L'industrie des nouvelles technologies, qui recrute plus d'employés étrangers que la moyenne américaine, se mobilise contre la décision du nouveau président des États-Unis.

Habituellement, la Silicon Valley a horreur de parler politique. Donald Trump pourrait bien la forcer à sortir de sa réserve. Ce week-end, de nombreux PDG ou figures connues du secteur des nouvelles technologies ont critiqué ouvertement le décret anti-immigration du nouveau président des États-Unis. Ce dernier interdit temporairement l'entrée sur le territoire américain de ressortissants de sept pays à la population majoritairement musulmane: la Syrie, l'Iran, le Soudain, la Libye, la Somalie, le Yémen et l'Irak. La décision, prise vendredi soir, a provoqué de nombreuses manifestations aux alentours des grands aéroports du pays. Plusieurs personnalités de la Silicon Valley y ont assisté. Parmi eux, Sergey Brin, cofondateur de Google et qui a lui-même immigré aux États-Unis après avoir fui l'Union soviétique quand il avait 6 ans. «Je suis là car je suis un réfugié», a-t-il affirmé lors d'une manifestation organisée à l'aéroport de San Francisco.



La Silicon Valley, bien davantage que d'autres industries, emploie beaucoup d'immigrés. Les étrangers représentent 37% des habitants de San Francisco et de ses alentours, contre 13,3% pour la moyenne des États-Unis, d'après une estimation l'organisation Join Venture Silicon Valley. Ce nouveau décret est une menace directe et concrète sur les entreprises du secteur. Les PDG de la Silicon Valley ne sont pas allés jusqu'à manifester, comme Sergey Brin. La plupart d'entre eux se sont exprimés au travers de mémo interne à destination de leurs employés inquiets, via des communiqués de presse très calibrés ou en répondant aux questions de journalistes. Tous ont tenu plus ou moins le même discours, affirmant leur attachement à l'immigration et la volonté de protéger leurs salariés.

Protéger leurs employés

«Je suis peiné de voir comment ce décret affecte nos collègues», a expliqué Sundar Pichai, PDG de Google, qui a lui même immigré d'Inde à 22 ans. D'après lui, au moins 187 employés de la société sont concernés par le décret. «Nous avons toujours été très clairs dans nos opinions sur la politique d'immigration, et nous continuerons de l'être», a-t-il ajouté. Même discours pour Tim Cook, PDG d'Apple. «Apple croit profondément en l'importance de l'immigration, à la fois pour notre entreprise et l'avenir de ce pays», a-t-il déclaré dans un mémo transmis aux employés de la société. Twitter, le réseau social très utilisé par Donald Trump, a exprimé son soutien «des immigrants de toutes religions». Mark Zuckerberg, cofondateur et PDG de Facebook, a aussi publié un message vendredi soir sur sa page, se disant «inquiet de l'impact» du décret. «Nous devons assurer la sécurité de notre pays, mais nous devons le faire en nous concentrant sur les personnes qui posent véritablement une menace», a-t-il écrit. Il a aussi rappelé des déclarations de Donald Trump datant du mois de décembre, où il avait promis de «trouver un truc» pour aider les immigrants illégaux arrivés enfants aux États-Unis, dont certains bénéficient de protections légales spécifiques.

Oute ces déclarations, plusieurs entreprises ont aussi annoncé des mesures pour aider les personnes faisant l'objet de ce décret. Google a annoncé la création d'un fonds de 4 millions de dollars à destination de quatre organisations de défense des droits des immigrants. Airbnb fournit des logements gratuits aux personnes ne parvenant pas à rentrer aux États-Unis. Lyft, une application de transports, a déclaré qu'elle verserait 1 million de dollars durant les quatre prochaines années à l'ACLU, une association pour les libertés civiles.

La plupart des entreprises de nouvelles technologies sont en faveur de l'immigration et appellent depuis des années à une réforme des règles régissant l'arrivée des étrangers sur le sol américain. Mark Zuckerberg a lancé en 2013 la fondation FWD.us, afin de faciliter l'arrivée de travailleurs migrants aux États-Unis. Cette initiative est soutenue par Bill Gates, fondateur de Microsoft, Marissa Mayer, PDG de Yahoo!, ou Drew Houston, PDG de Dropbox. Fin 2015, Mark Zuckerberg et Sundar Pichai, PDG de Google, avaient critiqué des déclarations anti-musulmans de Donald Trump, en vertu de la défense des immigrés.

«Certains PDG se sentent injustement critiqués»

D'autres sociétés se sont montrées plus discrètes sur le sujet, voire ont été accusées de complaisance vis-à-vis de Donald Trump. Uber a été critiqué pour avoir tardé à annuler la hausse automatique des prix de son application après l'annonce d'une grève des taxis new-yorkais pour protester contre le décret de Donald Trump. Travis Kalanick, PDG d'Uber, avait exprimé samedi son «inquiétude» face à une décision qui allait «affecter des personnes innocentes». De nombreux internautes lui ont reproché son poste de conseiller économique auprès du nouveau président des États-Unis. C'est aussi le cas de l'une des PDG d'Oracle, Safra Catz, celui de Tesla, Elon Musk, et du fondateur de Dell, Michael Dell.

En décembre, plusieurs grands PDG du Web et des nouvelles technologies ont rencontré Donald Trump. Cette réunion avait été vue par certains comme une preuve du double discours de la Silicon Valley. Ses entreprises défendent traditionnellement des valeurs d'ouverture, mais sont aussi promptes à défendre leurs intérêts économiques coûte que coûte. Une critique pas toujours bien acceptée par les premiers concernés. «J'ai entendu dire que certains PDG de la Silicon Valley se sentent injustement critiqués, alors que d'autres industries n'ont pas exprimé d'opinion sur ce sujet», tweetait dimanche le journaliste Mike Isaac. Réponse de Kara Swisher, rédactrice en chef du site spécialisé Recode: «Sauf que les autres PDG ne passent pas leur temps à promettre qu'ils vont changer le monde.»

Source: lefigaro.fr